Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant…
Voici comment Lautréamont avertit le lecteur dans l’incipit de ses Chants de Maldoror. En des termes plus actuels : pars en moonwalk façon MJ. Recule devant ce à quoi tu n’es pas préparé : de la violence gratuite sous forme de littérature pure. C’est le genre d’avertissement dont Christopher Nolan s’était dispensé à la sortie de The Dark Knight. Et pourtant, c’est bien l’esprit de Maldoror qu’incarne son Joker, méchant ultime du cinéma Hollywoodien ; car ni le spectateur, ni cet abruti de Batman ne comprennent le sens de ses actes. Trop occupé à taper inutilement du poing sur la table (en y écrasant celle du Joker) lors de leur face à face en cellule, le gentil Bruce Wayne ne voit pas la clairvoyance du balafré :
“Their morals, their code… it’s a bad joke. Dropped at the first sign of trouble. They’re only as good as the world allows them to be. You’ll see- I’ll show you… when the chips are down, these civilized people… they’ll eat each other. See, I’m not a monster… I’m just ahead of the curve.”
C’est sûrement grâce à son auto-mutilation que le Joker a compris qu’avec leurs façons de civilisés, les hommes jouent une comédie tout sauf divine, et qu’il ne pourrait être de cette espèce. Il se fout de ceux qui sont incapables de deviner la raison de ses cicatrices en leurs inventant à chaque fois une nouvelle origine (voir vidéo ) ; et Christopher Nolan a la bonne idée de ne pas avoir tenté d’inventer une histoire pour répondre à cette question : d’où vient donc le sourire charcuté du Joker ? Car c’est dans Les chants de Maldoror, écrits 140 ans plus tôt par Isidore Ducasse/Lautréamont, que la réponse se trouve, ainsi que toute la psychologie du Joker, dans une écriture qu’aucune scène n’aurait su retranscrire :
J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas.
Les chants de Maldoror, Chant premier, Strophe 5
Lautréamont / Isidore Ducasse. Not a monster… just ahead of the curve

Chouette comparaison! Jvais me replonger dans Lautréamont tiens.
Bonne idée. Quoi de neuf Marc? T’es à Paris?